Ce que vous ignorez peut vous nuire : comment gérer l’incertitude dans un monde où tout peut arriver

Nous vivons dans un monde imprévisible. N’importe quoi peut arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment. Malgré tout, chaque jour, nous devons prendre des décisions qui orientent le cours de nos vies : la poursuite d’un projet, une réorientation de carrière, l’achat d’une maison ou d’une voiture… Dès lors, comment gérer l’incertitude ? Des solutions existent pour en réduire les risques et nous aider à vivre plus sereinement.

« Bien entendu, personne ne sait jamais ce qui peut arriver. Dans ce monde, il n’y a aucune certitude fiable à cent pour cent. […] Le plus épuisant pour les nerfs dans ce genre de situation, ce sont des événements imprévus qui surgissent coup sur coup. »
– Haruki Murakami (extrait de l’ouvrage « Le Meurtre du Commandeur »)

Bien avant que nous nous connaissions, mon épouse avait toujours rêvé d’avoir un chien. Elle a exaucé son souhait en 2010, en adoptant un West Highland Terrier (Westie, pour les intimes) qu’elle a prénommé Dexter. Tout allait pour le mieux. Jusqu’à ce qu’il fasse sa première crise d’épilepsie, puis une deuxième… Le verdict de la vétérinaire était clair : sans médication appropriée, les crises allaient se répéter, se rapprocher, et l’une d’elles finirait par l’emporter.

C’est donc en prenant chaque jour un médicament antiépileptique que Dexter a poursuivi sa vie. Si elles n’ont pas complètement disparu, les crises se sont effectivement raréfiées. Hormis la médication quotidienne, tout allait de nouveau (presque) pour le mieux. Jusqu’à ce que, six ans plus tard, Dexter commence à montrer des signes de faiblesse au niveau du pancréas. La cause ? Très probablement le médicament, connu pour ses effets indésirables à ce niveau. Seule solution : un séjour en clinique vétérinaire.

Après une semaine, deux issues se présentaient à nous : prolonger le traitement, ou abandonner la médication antiépileptique afin de soulager le pancréas. Nous faisions donc face à une situation sans issue :

  • D’une part, la première solution allait engendrer un coût important et sans garantie de succès. Hors, à ce moment là, nous étions tous deux dans une situation financière délicate. Nous avions donc du mal à savoir comment nous arriverions à nous en sortir.
  • D’autre part, nous savions que, sans médication appropriée, les crises d’épilepsie allaient vraisemblablement réapparaitre. Au lieu du pancréas, c’est donc le cerveau qui finirait par lâcher.

En vous partageant cette tranche de vie, j’essaie d’illustrer ceci : plus le contexte est incertain, plus la prise de décision sera difficile. Avec beaucoup de peine et de regret, nous avons ainsi opté pour l’euthanasie afin d’abréger ses souffrances. C’est de loin la décision la plus difficile qu’il nous ait été donné de prendre à ce jour. Était-ce la bonne ? Nous ne le saurons jamais. Vu le contexte et notre situation à l’époque, c’était sans doute la seule que nous pouvions prendre.

Quel est l’impact de l’incertitude sur les fonctions exécutives ?

Au centre de la gestion de l’incertitude, nous retrouvons deux éléments principaux :

  • Les fonctions exécutives, qui désignent un ensemble de processus cognitifs de haut niveau impliqués dans de nombreuses activités (notamment la prise de décisions, la planification…) ;
  • Le système inhibiteur de l’action, qui permet de préserver l’organisme en conservant l’énergie et les ressources nécessaires pour réagir face à un danger potentiel.

Dans un environnement incertain, on peut ainsi observer une tendance, chez les animaux, à consommer plus de nourriture et à stocker plus de gras. Cela leur permet de bénéficier d’une réserve d’énergie suffisante pour faire face à un danger potentiel [1].

Chez l’être humain, des chercheurs avaient déjà observé, en 2018, que le simple fait de penser à une issue incertaine semble activer le système inhibiteur de l’action, et ainsi altérer nos performances [2]. En 2020, dans une série de trois études, ils se sont intéressés à l’impact de l’incertitude sur nos fonctions exécutives [3].

Dans la première et la deuxième étude, les participants se sont vus assignés des tâches impliquant leurs fonctions exécutives (jouer à un jeu de plateau, résoudre des anagrames). Mais les consignes précédant cette tâche ont varié suivant les trois groupes dans lesquels ils étaient répartis :

  1. Dans le groupe contrôle, on leur a annoncé qu’ils n’auraient rien à faire une fois la tâche terminée ;
  2. Dans le groupe de la condition « certitude », on leur a annoncé qu’ils devraient ensuite réaliser une tâche de communication (impliquant de prendre la parole en public) ;
  3. Dans le groupe de la condition « incertitude », les chercheurs leur ont annoncé qu’ils ne savaient pas si, oui ou non, ils devraient réaliser cette tâche de communication.

Si la procédure de la troisième étude a quelque peu varié, les chercheurs observent des résultats similaires : lorsque les participants évoluent dans un contexte incertain, ils ont tendance à commettre plus d’erreurs et à persévérer moins longtemps dans la tâche impliquant les fonctions exécutives. En outre, il semble même préférable d’être certain d’une issue négative plutôt que de ne pas savoir si cette issue sera positive ou non.

Ces résultats doivent toutefois être nuancés, et il faut rester prudent quant à leur généralisation. D’une part les échantillons de chaque étude sont limités (48 participants dans la première étude, 89 dans la deuxième, 50 dans la troisième). D’autre part, comme le soulignent les auteurs, les résultats pourraient aussi s’expliquer par l’intervention d’autres facteurs (comme le niveau de difficulté des tâches proposées).

Quelles stratégies adopter pour gérer l’incertitude et mieux l’appréhender au quotidien ?

De l’expérience ci-dessus, on peut retenir ceci : plus l’issue d’une situation est incertaine, plus il semble difficile de s’autoréguler et de faire face à celle-ci. Pourtant, même si nous vivons dans un monde imprévisible, nous pouvons apprendre à gérer l’incertitude pour mieux appréhender notre quotidien. Comment ? De manière non exhaustive et non exclusive, voici trois stratégies à tester :

STRATÉGIE #1
Anticiper les scénarios possibles

Plus une issue est incertaine, plus elle génère du stress, et plus nous prenons de mauvaises décisions [4]. En anticipant plusieurs scénarios possibles de l’avenir, nous pouvons réduire les risques d’incertitude, et ainsi notre niveau de stress. Par exemple, la technique du contraste mental consiste à imaginer l’interférence d’un ou plusieurs obstacles avec un objectif. Puis, d’envisager plusieurs solutions (plans A, B, C…) afin d’y réagir et de s’adapter plus facilement [5].

STRATÉGIE #2
Combler le manque d’informations

L’inconnu générant du stress ou de l’anxiété, on peut également gérer l’incertitude en créant de la certitude là où il n’y en a pas encore. Continuer à apprendre, à se former, et à chercher un maximum d’informations permettent ainsi de réduire l’écart. De la même manière, adopter un état d’esprit de développement peut aider, entre autres, à tirer le meilleur parti des expériences passées et à transformer les obstacles en opportunités.

STRATÉGIE #3
Assumer qu’aucune décision n’est parfaite

Anticiper les scénarios d’avenir, collecter des données, rassembler un maximum d’informations… ces stratégies n’ont d’intérêt que si elles aboutissent à une prise de décision rationnelle. Dès lors, apprenez à vous arrêter à temps, sans sombrer dans le perfectionnisme, au risque de procrastiner. Le risque zéro n’existe pas et il est illusoire de vouloir atteindre un degré de certitude total. La meilleure décision consiste donc à opérer un choix sur base des meilleures données disponibles, sans attendre d’obtenir un résultat parfait.

Parfois, la seule manière de gérer l’incertitude consiste à accepter qu’elle fait partie de notre réalité

Comme le suggère la pensée stoïcienne, certaines choses dépendent de nous, tandis que d’autres sont en dehors de notre contrôle. Apprendre à gérer l’incertitude consiste donc aussi à accepter que nous ne pouvons pas toujours tout maitriser. L’enjeu ici : reconnaitre les éléments de notre vie qui nous échappent de ceux sur lesquels nous pouvons avoir une prise. Par exemple :

  • On ne peut pas toujours anticiper une dépense imprévue, mais on peut mettre régulièrement de l’argent de côté pour parer aux coups dûrs (accident, chômage, réparation…) ;
  • On ne peut pas toujours anticiper un problème de santé, mais on peut adopter un mode de vie sain pour en réduire les risques d’apparition (limiter l’alcool et la malbouffe, bouger régulièrement…) ;
  • On ne peut pas être certain à 100% de ne pas contracter le COVID-19, mais on peut respecter les gestes barrières (distances de sécurité, port du masque, désinfection des mains…) pour en limiter les risques d’infection et de propagation.
  • On ne peut pas toujours anticiper un licenciement, mais on peut cultiver son réseau et rester dans une démarche d’apprentissage continu pour garder ses compétences à jour.
  • On ne peut pas toujours anticiper la perte d’un proche, mais on peut choisir de prendre régulièrement du temps de qualité pour profiter au maximum de la relation avec celui-ci, tant que c’est possible.

Enfin, comme mon épouse et moi-même l’avons vécu avec Dexter, les emmerdes arrivent parfois sans crier gare. Dans ce genre de situation, la seule solution consiste donc à lâcher-prise, à accepter le fait qu’il n’y aura pas toujours de bonne ou de mauvaise solution. Il y aura juste des choix difficiles à faire, et il nous faudra apprendre à vivre avec.


EN RÉSUMÉ

  1. Nous vivons dans un monde imprévisible. Pourtant, chaque jour, nous prenons des décisions qui orientent le cours de nos vies. Cette incertitude peut avoir un impact non négligeable sur notre santé psychologique et sur nos fonctions exécutives.
  2. Plus le contexte est incertain, plus on a difficile à s’autoréguler et à faire face à celui-ci. Apprendre à gérer l’incertitude peut se faire de plusieurs façons : en essayant d’anticiper les scénarios possibles, en rassemblant des informations et des données, ou encore en adoptant un état d’esprit de développement.
  3. On ne peut pas toujours tout prévoir. Parfois, la seule manière de gérer l’incertitude consiste donc à lâcher-prise et à accepter qu’elle fait partie de notre réalité. À un moment donné, il y aura des choix difficiles à faire et il nous faudra apprendre à vivre avec.

Références bibliographiques

[1] Anselme, P. & Güntürkün, O. (2019). How foraging works: Uncertainty magnifies food-seeking motivation. Behavioral and Brain Sciences42, e35. https://doi.org/10.1017/S0140525X18000948

[2] Alquist, J.L., Baumeister, R.F., McGregor, I., Core, T.J., Benjamin, I. & Tice, D.M. (2018). Personal conflict impairs performance on an unrelated self-control task: Lingering costs of uncertainty and conflict. Journal of Experimental Social Psychology74, 157-160. https://doi.org/10.1016/j.jesp.2017.09.010

[3] Alquist, J.L., Baumeister, R.F., Tice, D.M. & Core, T.J. (2020). What you don’t know can hurt you: Uncertainty impairs executive function. Frontiers in Psychology, 11:576001. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2020.576001

[4] Starcke, K. & Brand, M. (2016). Effects of stress on decisions under uncertainty: A meta-analysis. Psychological Bulletin142(9), 909-933. https://doi.org/10.1037/bul0000060

[5] Kappes, A., Wendt, M., Reinelt, T. & Oettingen, G. (2013). Mental contrasting changes the meaning of reality. Journal of Experimental Social Psychology, 49(5), 797-810. https://doi.org/10.1016/j.jesp.2013.03.010