Partager ses émotions avec autrui : un processus complexe qui produit des effets au niveau individuel et collectif

Si vous repensez à l’annonce du mariage de votre meilleur ami ou l’annonce d’un décès dans votre famille, une signature de contrat pour un nouveau job ou un licenciement pour raisons économiques, un simple sourire d’un passant dans la rue ou une remarque désobligeante d’un collègue… il est fort probable que ces situations aient suscité en vous, à des degrés divers, des émotions ou des sentiments. Quel fut alors l’un de vos premiers réflexes ? En parler à votre conjoint, à un parent, à un ami ?… Il s’agit d’un processus qu’on appelle le partage social des émotions. Mais, plus qu’un simple partage entre deux individus, ce phénomène produit des effets aussi bien au niveau individuel que collectif.

À l’heure où j’écris ces lignes, le monde entier fait encore face à la pandémie de COVID-19. Pour endiguer ses effets en mars 2020, de nombreux pays ont imposé une période de confinement prolongé. Cette situation a bien évidemment déchainé les passions, et plusieurs phénomènes intéressants se sont produits, comme par exemple :

Quel dénominateur commun entre ces événements ? Rien n’étant simple, il y en a évidemment plusieurs, parmi lesquels le facteur émotionnel. Plus particulièrement, j’aimerais partager avec vous un phénomène à la croisée de plusieurs champs en psychologie : le partage social des émotions.

Aborder le sujet du partage social des émotions ne pourrait se faire sans parler de Bernard Rimé. Professeur émérite de psychologie à l’UCLouvain, il est aujourd’hui l’un des experts les plus reconnus en la matière. Auteur de l’ouvrage « Le partage social des émotions » – dont la seconde édition est parue en 2015 aux Presses Universitaires de France – il est également co-auteur d’une publication de synthèse parue en février 2020 dans la revue « Current Opinion in Psychology ». Étant donné sa qualité et sa pertinence, je me suis essentiellement basé sur cette publication pour rédiger le présent article.

Alors, de quoi s’agit-il et en quoi consiste ce phénomène ?

D’après Bernard Rimé, le partage social des émotions implique « la réévocation de l’émotion sous forme d’un langage socialement partagé, et la présence, au moins au niveau symbolique, d’un partenaire auquel cette réévocation est adressée. » (Rimé, 2015, p.86).

Le partage social des émotions implique donc la présence d’au moins deux personnes : une personne qui raconte un événement (et qui partage les émotions suscitées à cette occasion), et une personne qui écoute. Il s’agit d’un phénomène qu’on observe en face-à-face, mais aussi à distance (notamment via les réseaux sociaux). Particulièrement présent lors d’événements à forte implication émotionnelle (catastrophe, accident, changement de vie majeur…), le partage social des émotions se produit aussi lors d’échanges et conversations de la vie quotidienne.

Comme nous allons le découvrir ci-après, au-delà des effets qu’il produit chez l’individu (au niveau intrapersonnel), il produit également des effets sur plusieurs individus en relation (au niveau interpersonnel), et même sur des communautés et groupes plus larges (au niveau collectif).

Comment le partage social des émotions nous influence-t-il au niveau intrapersonnel, interpersonnel et collectif ?

Sur base de la publication de Bernard Rimé et ses collaborateurs, plusieurs constats peuvent être dressés :

Constat #1
Partager des émotions positives permet de capitaliser sur leurs effets

Face à une expérience positive, nous avons tendance à éprouver des émotions et sentiments positifs (joie, gratitude…). Lorsque nous les partageons avec autrui, nous permettons à notre interlocuteur de les éprouver à son tour. Nous augmentons alors leurs effets pour nous-même, et aussi pour la personne en face de nous. On appelle ce processus : « capitalisation ».

Ce processus de capitalisation est associé à une augmentation du niveau de bien-être, de satisfaction dans la vie et d’estime de soi. Il revêt donc une importance cruciale pour entretenir des relations de qualité. Dans le cas des couples, notamment, il permet de favoriser l’intimité, la satisfaction conjugale au quotidien, et même la longévité.

Notez toutefois que la situation, le timing et le contexte jouent un rôle important dans ce processus. Il n’est donc pas toujours bénéfique de vouloir partager ses émotions et sentiments positifs. Imaginez que votre meilleur ami vienne d’apprendre le décès de sa maman chérie, et que vous décidiez, à ce moment, de lui faire part de votre joie face à l’acquisition d’une figurine Funko Pop en édition limitée… je vous laisse imaginer sa réaction. Partager ses émotions positives, c’est bien. Savoir à qui et quand les partager, c’est mieux !

De plus, les emmerdes ça arrive, tout le temps et à tout le monde. Vous finirez bien, à un stade ou l’autre de votre vie, par éprouver des émotions et sentiments négatifs. Rappelez-vous alors que la diversité émotionnelle (ou émodiversité) et l’agilité émotionnelle constituent les clés du bien-être, sur le long terme. Inutile donc de résister et d’adopter la méthode Coué.

Constat #2
Partager des émotions négatives ne suffit pas à résoudre le problème

Pour les émotions et sentiments négatifs (peur, tristesse, colère…), cela fonctionne presque de la même manière. Toutefois, dans ce cas de figure, les effets se font sentir dans le sens contraire. Ainsi le fait de parler, de re-parler, de re-re-parler d’un événement négatif – et donc de partager, de re-partager, de re-re-partager des émotions et sentiments négatifs – risque de les réactiver et d’en prolonger les effets.

Ce phénomène peut s’observer notamment chez des personnes souffrant de stress post-traumatique. Lorsqu’on leur demande de partager une nouvelle fois leur vécu (et donc d’éprouver à nouveau les émotions suscitées à l’origine), cela ne fait que renforcer – voire aggraver – leurs symptômes. Parler de ses émotions négatives et les partager avec autrui ne suffit donc pas à en sortir. Ça ne fait que les renforcer, sans permettre d’aller de l’avant et de les intégrer.

Si ce partage se poursuit encore et encore entre les mêmes partenaires, il peut mener à de la co-rumination. Cette co-rumination consiste alors en une série d’interactions centrées exclusivement sur les problèmes et les sentiments négatifs. Et, même si ce phénomène semble associé à certains bénéfices (support social, qualité des liens d’amitié…), il est également associé au développement de symptômes dépressifs chez les partenaires. À long terme, ce n’est donc pas la meilleure stratégie à mettre en place pour réguler la situation.

Constat #3
Changer de perspective sur nos émotions peut nous aider à aller de l’avant

On ne résout donc pas une expérience émotionnelle simplement en réactivant les émotions et sentiments vécus. Mais alors, que faire ? Se taire, et tout garder pour soi ? Bien sûr que non, et c’est d’ailleurs peu recommandé si vous tenez à votre santé mentale !

Une première étape consiste à se rendre compte que ce ne sont pas les conditions extérieures qui suscitent nos émotions : c’est la manière par laquelle nous appréhendons ces conditions qui les provoquent. En effet, les émotions naissent au sein de notre cerveau (sous l’influence de nombreuses cascades neurobiologiques). On peut donc difficilement accuser les événements extérieurs de quelque chose qui se produit en nous.

Une fois ce cap franchi, que pouvons-nous faire ? Par exemple, de manière non exclusive et non exhaustive :

  • Prendre de la distance en changeant de point de vue sur les événements (par ex. en adoptant un point de vue à la troisième personne) afin de réduire la tension émotionnelle liée à des souvenirs négatifs ;
  • Raconter sa propre histoire en prenant soin d’utiliser une conjugaison au passé, et en incluant volontairement des émotions positives ;
  • Trouver un partenaire (professionnel de santé mentale ou non) doué de capacités d’empathie, capable de recadrer nos pensées et croyances et de nous aider à accepter nos émotions.

Constat #4
Le partage social des émotions renforce les liens relationnels

Les personnes qui écoutent les récits et émotions des autres sont principalement des proches (membres de la famille, conjoint, amis…). Le partage social des émotions semble donc être motivé par un besoin d’intégration et d’appartenance sociale. La dynamique qui se développe mène ainsi au renforcement de liens relationnels :

  • en partageant une expérience émotionnelle, une personne A suscite l’intérêt et les émotions d’une personne B ;
  • la stimulation réciproque de leurs émotions met les partenaires sur la même longueur d’onde (induisant une forme de communion ou de synchronie) ;
  • la personne B prêtant attention, intérêt, empathie et support envers la personne A, celle-ci renforce son affection pour la personne B.

On constate le développement d’un processus similaire dans des groupes et rassemblements collectifs (manifestations, célébrations religieuses…), où le partage social des émotions induit une forme d’unité émotionnelle. Il renforce ainsi le sentiment d’intégration sociale, de cohésion et de proximité entre les membres d’un même groupe.

Notez aussi que la réaction du narrateur envers la personne qui écoute dépendra du type de réponse fourni par celle-ci :

  • lorsque la personne qui écoute fournit des réponses socio-affectives (empathie, support social…), le sentiment d’isolement du narrateur se réduit et son niveau de réconfort augmente ;
  • lorsque la personne qui écoute fournit des réponses cognitives (reformulation, recadrage…), le sentiment d’isolement du narrateur augmente et son niveau de réconfort diminue.

N.B. L’usage exclusif d’un type de réponse ne règle donc pas tout. Utiliser des réponses socio-affectives diminue le sentiment d’isolement du narrateur, certes. Mais comme examiné dans le constat #2, partager ses émotions ne suffit pas à résoudre le problème. De même, utiliser d’emblée des réponses cognitives augmente le sentiment d’isolement du narrateur, et ne mènera à rien non plus. Ceci implique donc de n’exclure aucune des deux réponses, et de les combiner. Dans un premier temps, en étant attentif à faire preuve de réponses socio-affectives pour réduire l’isolement et rassurer le narrateur. Puis, dans un second temps, d’utiliser des réponses cognitives pour aider le narrateur à intégrer ses émotions, et aller de l’avant. Face à une personne en détresse, mieux vaut donc ne pas foncer d’emblée vers la recherche de solutions (réponse cognitive). Il est important de faire preuve d’écoute et d’empathie (réponse socio-affective) en premier lieu.

Constat #5
Le partage social des émotions influence notre identité au sein d’un groupe

Le partage social des émotions produit des effets au niveau individuel et relationnel. On observe également qu’il produit des effets plus larges, au niveau collectif. Par exemple, lorsque des personnes sont témoins de comportements qui dévient de la norme fixée par leur groupe, elles ont tendance à en parler (bonjour les ragots !). Cela leur permet ainsi de clarifier, entre elles, les normes attendues au sein de leur groupe d’appartenance et d’augmenter leur sentiment de cohésion sociale.

Le même phénomène se produit lors d’événements et conférences. En partageant ses émotions, un orateur peut susciter une forme de coalition avec son audience. On peut donc se rendre compte du pouvoir du partage social des émotions en matière de cohésion, de persuasion, de force d’engagement potentiel. Ainsi, plus les membres d’un groupe feront l’expérience d’un partage d’émotions au niveau collectif, plus leurs croyances au sein de ce groupe se verront renforcées.

Le cas des traumas collectifs est également révélateur du sentiment de résilience sociale d’une communauté. Ainsi, dans le mois qui a suivi les attentats de Paris en 2015, des analyses de tweets ont révélé l’expression de processus sociaux, de comportements prosociaux et d’affects positifs plus élevés chez les individus ayant activement partagé leurs émotions au niveau collectif.

Les effets du partage social des émotions ne sont donc limités ni à nous-mêmes, ni à notre cercle proche. Ils s’appliquent aussi aux groupes et communautés auxquels nous appartenons. À ce niveau, le fait de partager nos émotions permet de renforcer notre sentiment d’appartenance. Ce qui, à son tour, finira par façonner notre propre identité au sein de ce groupe.

Le partage social des émotions : à la frontière de la psychologie clinique et de la psychologie sociale

Le partage social des émotions est un sujet d’étude passionnant. Il permet de créer des liens entre deux branches de la psychologie, souvent vues comme deux champs de recherche distincts : la psychologie clinique et la psychologie sociale.

Bien entendu, les recherches au sein de chaque discipline gardent leur importance. On voit toutefois ici l’intérêt de mobiliser plusieurs champs de recherche au sein d’un même sujet d’étude. Elles permettent, en effet, d’avoir des implications à plusieurs niveaux, notamment pour :

  • les professionnels de la relation d’aide et de l’accompagnement (psychologues cliniciens, psychothérapeutes, coachs…) ;
  • les responsables de groupes et collectivités (politiques, leaders, managers…) ;
  • les individus eux-mêmes, et la qualité de leurs interactions au quotidien.

EN RÉSUMÉ

  1. Le partage social des émotions est un phénomène qui se produit entre au moins deux personnes : une personne qui raconte un événement (et qui partage les émotions suscitées à cette occasion), et une personne qui écoute. Particulièrement présent lors d’événements à forte implication émotionnelle, il est présent aussi dans la vie de tous les jours, aussi bien physiquement que virtuellement.
  2. Ce processus produit des effets aussi bien chez l’individu (au niveau intrapersonnel), que sur plusieurs individus en relation (au niveau interpersonnel) et sur des groupes entiers (au niveau collectif). Il participe ainsi au renforcement des liens relationnels et de notre identité au sein de nos groupes et communautés d’appartenance.
  3. Partager des émotions positives avec autrui permet de capitaliser sur leurs effets (sous certaines conditions). Toutefois, dans le cas de partage d’émotions négatives, un cercle vicieux peut se mettre en place sous la forme d’une co-rumination. Partager ses émotions négatives ne suffit donc pas à résoudre le problème. Pour en sortir, il est important de changer de perspectives sur ses émotions, notamment en prenant de la distance et en faisant appel à un partenaire qualifié.

Sources & Références

Rimé, B. (2015). Le partage social des émotions (2ème édition). Paris : Presses Universitaires de France. Commandez cet ouvrage sur Amazon →

Rimé, B., Bouchat, P., Paquot, L. & Giglio, L. (2020). Intrapersonal, interpersonal, and social outcomes of the social sharing of emotion. Current Opinion in Psychology, 31, 127-134. https://doi.org/10.1016/j.copsyc.2019.08.024